Veut-on d’un duopole SFR-Orange sur le marché de l’Internet ?

Thierry Dahan, Ancien rapporteur général du Conseil de la concurrence (2002-2008) s’est exprimé à titre personnel dans les colonnes de La Tribune. Il estime que si Orange parvient à développer son modèle économique, avec l’achat de contenus exclusifs accessibles uniquement à ses abonnés, cela nous mènera à la mise en place d’un duopole sur le marché de l’Internet, avec comme seuls acteurs, SFR-Vivendi et Orange

La tentative d’Orange d’entrer sur le marché de la télévision payante avec un modèle de diffusion restreinte résulte de l’insuffisance des contreparties demandées à Canal Plus lors du rachat de TPS en matière d’exclusivité. La réussite du modèle d’Orange rendra presque impossible l’entrée de nouveaux acteurs sur ce marché. C’est donc aux pouvoirs publics de définir la structure du marché qu’ils souhaitent promouvoir.

Orange renonce d’entrée de jeu à une large partie du marché, les millions de Français qui n’ont pas leur abonnement Internet chez Orange, sauf ceux qui acceptent de changer de fournisseur d’accès à Internet haut débit (ADSL). Il s’agit donc d’ajouter une exclusivité d’accès à l’exclusivité d’abonnement, ce qui n’a rien de fatal ni au plan commercial, ni au plan technique. La chaîne Canal Plus a des droits exclusifs et des abonnements exclusifs, mais on peut la recevoir sur une Livebox avec un accès Internet d’Orange. Pourquoi ne pourrait-on pas s’abonner à Orange Sport et la recevoir chez soi en gardant son accès Internet chez Neuf ou chez Free  ?

La réponse d’Orange est que "cela remet en cause notre modèle économique". Dans ce modèle, la chaîne Orange Sport ne cherche pas à équilibrer ses comptes avec des abonnés à 6 euros par mois, mais se finance par les recettes des accès ADSL des consommateurs obligés de changer de fournisseur Internet pour recevoir la chaîne. Alors, les offres ADSL ne sont plus substituables entre elles, puisque certains produits ne seront plus disponibles que sur certaines « box ». C’est un modèle d’intégration des contenus et des services de télécommunications qui n’est évidemment pas neutre pour l’avenir du secteur.

Pour comprendre cette évolution, il faut revenir au rachat de TPS par Canal Plus, en 2006. À l’époque, toutes les autorités publiques, Arcep, CSA, Conseil de la concurrence, gouvernement, étaient unanimes pour permettre aux opérateurs de télécoms de constituer leur propre bouquet avec des chaînes libres de toute exclusivité et concurrencer ainsi Canal Plus. Il fallait, pour cela, remettre en cause les exclusivités de Canal Plus sur la majorité des chaînes indépendantes. L’argument économique était imparable   : on pouvait admettre l’exclusivité de Canal Plus sur ses propres chaînes, mais pas sur les chaînes des autres pour lesquelles il n’assume aucun risque industriel. Cela n’a pas été fait. Les contreparties demandées à Canal Plus pour le rachat de TPS n’ayant pas été suffisantes, on en paye aujourd’hui les conséquences et on continuera de les payer tant que ce problème du marché de gros ne sera pas résolu.

La tentative d’Orange d’entrer sur le marché de la TV payante avec un nouveau modèle de diffusion restreinte n’est qu’un symptôme de ce dysfonctionnement initial. S’il échoue, ce modèle ne sera bientôt qu’une curiosité historique. Mais s’il réussit, il incitera tous les acteurs à intégrer des contenus exclusifs, poussant l’ensemble de l’industrie à empiler les métiers   : le téléphone fixe, le mobile, l’Internet et la télévision, avec le développement d’offres packagées qui lieront les consommateurs. Il sera quasiment impossible d’entrer sur tel marché puisqu’il faudra le faire sur tous les segments en même temps, avec des coûts énormes. Il sera même de plus en plus difficile pour certains opérateurs de télécommunications actuels de simplement s’y maintenir faute de moyens financiers pour investir dans tous les métiers, et le plus probable est que seuls Vivendi et France Télécom pourront rester dans la course.

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