Piratage : le modèle Hadopi presque enterré par le Conseil d’État, l’Arcom prépare la suite et compte sur les opérateurs

Piratage : le modèle Hadopi presque enterré par le Conseil d’État, l’Arcom prépare la suite et compte sur les opérateurs

Le Conseil d’État a porté un coup majeur au dispositif Hadopi en annulant plusieurs de ses fondements juridiques. Une décision qui fragilise la riposte graduée et pourrait limiter fortement les sanctions contre les internautes.

Le système Hadopi vient de subir un revers majeur. Dans une décision rendue ce 30 avril, le Conseil d’État a acté l’annulation de plusieurs piliers juridiques de la riposte graduée, ce mécanisme emblématique de lutte contre le piratage. Une décision qui fragilise profondément le dispositif désormais piloté par l’Arcom… et oblige l’autorité à envisager un plan B.

Une mécanique centrale remise en cause

Depuis plus de quinze ans, la Hadopi repose sur un principe simple : identifier les internautes qui téléchargent illégalement via le peer-to-peer, puis leur envoyer des avertissements progressifs pouvant aller jusqu’à une sanction judiciaire. Un système qui a survécu à la disparition de l’autorité d’origine, absorbée en 2022 par l’Arcom. Mais cette mécanique s’appuie sur la collecte et le traitement de données sensibles, notamment les adresses IP et les œuvres téléchargées. Or, la Cour de justice de l’Union européenne a récemment estimé que ce traitement pouvait, dans certains cas, révéler des éléments relevant de la vie privée, comme les préférences personnelles ou culturelles des internautes.

Le Conseil d’État a suivi cette analyse, pointant deux failles majeures : l’absence de séparation stricte des données chez les fournisseurs d’accès et le manque de contrôle indépendant avant leur exploitation par l’autorité. Résultat, plusieurs dispositions clés du décret encadrant la riposte graduée sont annulées.

Concrètement, cette décision ne supprime pas totalement le dispositif, mais elle en neutralise la partie la plus contraignante : la phase pénale. Sans cadre conforme, il devient très difficile pour l’Arcom de transmettre les dossiers à la justice. La riposte graduée pourrait ainsi se limiter à ses deux premières étapes : les e-mails et les lettres d’avertissement. Un changement loin d’être anodin, mais qui ne bouleverse pas totalement la logique du système. Entre 2010 et 2025, plus de 12 millions de premiers avertissements ont été envoyés, contre moins de 15 000 transmissions au procureur. Autrement dit, la sanction était déjà marginale, même si la menace jouait un rôle dissuasif.

L’Arcom prépare déjà la suite

Face à cette situation, l’Arcom ne compte pas rester inactive. Plusieurs pistes sont à l’étude pour adapter le dispositif aux exigences européennes, explicite l’Informé. Parmi elles, demander aux fournisseurs d’accès de garantir une séparation stricte des données, ou encore limiter les informations accessibles aux agents de l’autorité, par exemple en supprimant l’accès aux titres des œuvres téléchargées. Une autre option consisterait à maintenir uniquement la dimension pédagogique du système, en abandonnant toute perspective de sanction.

Des discussions doivent d’ailleurs s’ouvrir avec les ayants droit et les opérateurs télécoms dans les prochains jours. Au-delà des ajustements techniques, cette décision pose une question plus large : la riposte graduée a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? Le paysage du piratage a profondément évolué, avec un basculement massif vers le streaming et les plateformes illégales, bien loin du peer-to-peer ciblé à l’origine.

Dans le même temps, les usages ont changé. L’essor d’offres légales comme Spotify ou Apple Music a contribué à réduire certaines pratiques, rendant le modèle Hadopi moins central qu’auparavant. L’Arcom elle-même reconnaît que de nouvelles formes de piratage, jugées plus “prédatrices”, méritent désormais davantage d’attention. Cela pourrait se traduire par un recentrage des moyens vers les sites illégaux plutôt que vers les internautes. Pour les associations comme La Quadrature du Net, la conclusion est claire : la riposte graduée est désormais “grippée” et reléguée à un rôle d’avertissement massif.

Cet article a été repris sur le site Univers FreeBox