Risque de saturation des réseaux : le son de cloche des opérateurs remis en cause par un spécialiste

Risque de saturation des réseaux : le son de cloche des opérateurs remis en cause par un spécialiste

Le risque de saturation des réseaux qui tourne en boucle dans les médias fait bondir Nicolas Guillaume, le président de Netalis et membre fondateur de l’AOTA (Association des Opérateurs Télécoms Alternatifs). Une “menace fantôme” selon lui, qui cacherait en réalité des intérêts économiques du côté des opérateurs.

Depuis la crise du coronavirus et le confinement de la population pour contenir la progression de l’épidémie, les opérateurs télécoms ont réaffirmé à plusieurs reprises que les infrastructures étaient suffisamment dimensionnées pour encaisser la charge. Mais ils ont également invité les plates-formes de streaming vidéo à limiter leur consommation en bande passante et les internautes à modérer leur consommation, afin de ne pas perturber le télétravail et l’enseignement à distance durant la période de confinement.

Cela a même entraîné le report du lancement très attendu en France de Disney+, décalé au 7 avril. Le service de streaming a aussi annoncé une disponibilité en qualité dégradée dans un premier temps. SFR se disait de toute façon prêt à brider le service pour garantir le bon fonctionnement de son réseau.

“Une saturation ? Vraiment ?”

Nicolas Guillaume remet en cause cette version des faits, allant ainsi contre le consensus général. “Une saturation ? Vraiment ?” s’interroge en effet le président de Netalis (un opérateur de solutions numériques B2B) et membre fondateur de l’AOTA, dans un post sur le réseau social professionnel LinkedIn.

Avec des petits opérateurs ayant anticipés les risques de saturation et s’y étant préparés, il dit ne pouvoir croire à “un tel niveau d’impréparation des principaux acteurs économiques et technologiques dans la 6e puissance mondiale”. De son point de vue, la communication fait passer les opérateurs “pour des incompétents mal préparés à affronter des crises majeures”. Avant de lâcher une bombe : “Rassurez-vous, nos amis des Big4 ont des capacités pour soutenir la charge et, pour certains, ils ne se privent pas d’en revendre souvent à prix d’or”.

Se disant étonné par la communication autour du risque de saturation, il déclare que “la saturation n’existe pas sauf, localement, lorsque des liens de collectes de trafic mobile ou de NRA/NRO sont saturés ou encore des interconnexions en cœur de réseau qui se remplissent un peu trop vite”. Et d’ajouter que “ce sont généralement des cas de saturation ponctuels et isolés”.

Une réalité économique, selon lui : les pertes de revenus

Nicolas Guillaume y voit une fausse menace, au moins en ce qui concernerait les utilisateurs. De son point de vue, cette grosse communication autour de la saturation des réseaux servirait en fait une autre cause : une réalité économique.

“En réalité, derrière cette fumeuse menace fantôme de saturation des réseaux se cache une énième menace économique avec l’arrivée de Disney+ : la perte de revenus au profit de toutes les nouvelles plates-formes OTT qui déferlent dans nos pays et ne partagent pas de revenus avec les opérateurs d’accès”, explique-t-il. Les accès Internet devenus peu onéreux en France peuvent être compensés par les contenus additionnels payants dans les forfaits et le partage des revenus avec les partenaires. Mais avec la déferlante d’acteurs en OTT, les opérateurs perdraient la main et risqueraient de “perdre trop de revenus additionnels”.

Pour Nicolas Guillaume, il s’agirait d’inviter implicitement les plates-formes OTT, grosses consommatrices en bande passante, à la table des négociations pour une participation aux investissements dans les infrastructures qui les connectent à leurs abonnés.

Des consommateurs bridés, selon lui, pour servir les intérêts économiques des opérateurs

Or, il faut continuer à investir dans les réseaux, la fibre optique, mais également la 5G qui arrive. Nicolas Guillaume rappelle toutefois “qu’en zone rurale en France, les réseaux d’accès sont largement financés grâce aux collectivités et donc aux fonds publics, qui ont pallié la carence d’investissement des acteurs privés bien heureux de faire une économie de quelques milliards et de pouvoir continuer à trouver des revenus dans ces zones”.

Selon Nicolas Guillaume, “nos gouvernants se font les relais d’intérêts qui ne sont pas ceux des consommateurs-citoyens lourdement impactés moralement et économiquement par le confinement actuel et qui ont légitimement envie de profiter de services interactifs pour se divertir aux côtés de leur famille”. Pour lui, les utilisateurs n’ont pas être bridés par leurs opérateurs alors qu’ils les payent pour transporter leurs données “en toute neutralité”.

Une forte croissance de trafic en quelques jours seulement, d’après Nokia

Rappelons que Nokia a mesuré les premiers effets de la pandémie mondiale sur le trafic des réseaux et livré ses résultats. Il indique qu’habituellement la plupart des réseaux enregistrent une croissance de trafic 30 à 45 % sur un an, et que les opérateurs télécoms accompagnent chaque année cette hausse en augmentant leurs capacités. Le problème vient du pic observé : 20 à 40 % (généralement le soir) dans les régions touchées par le confinement au cours des quatre dernières semaines (et en quelques jours). Si, “jusqu’à présent les réseaux semblent répondre à la demande”, Nokia précise que ces réseaux “ont été conçus pour se développer d’autant en un an, mais pas en quelques jours”. Les alertes ne viennent donc pas du fait que les réseaux ont été sous-dimensionnés, mais du fait que les opérateurs font face à augmentation de trafic imprévisible et surtout extrêmement rapide.