TNT : un parcours semé d’embûches pour les chaînes et un manque à gagner potentiel pour les opérateurs

TNT : un parcours semé d’embûches pour les chaînes et un manque à gagner potentiel pour les opérateurs

La modernisation de la TNT avec des services interactifs est vivement souhaitées par les chaînes, mais plusieurs obstacles barrent la route.

Face à l’émergence des plateformes de SVOD et aux capacités grandissantes de box des opérateurs, que faire pour que la TNT se mette à niveau ? Le CSA vient de lancer une consultation sur la télévision interactive et si certains ont déjà obtenu le droit d’expérimenter ce type de service comme Salto et Arte, le reste des grands groupes audiovisuels attendent de pouvoir s’y lancer.

Si la télévision par internet est le mode de réception privilégié des Français, la télévision numérique terrestre reste l’unique mode de visionnage des programmes pour 22% des français, un chiffre “à mettre en lien avec les 17% des personnes qui subissent la fracture numérique” d’après Juliette Théry, membre du collège du CSA. Si la télévision linéaire reste populaire, la déferlante de géants américains comme Netflix, Amazon ou Disney+ laisse planer la menace d’une relégation au second plan. Ce n’est pas un hasard si les télécommandes des téléviseurs voient fleurir des boutons dédiés à certaines plateformes et si les opérateurs les mettent de plus en plus en avant.

Pour moderniser cela et permettre aux groupes audiovisuels de proposer de la vidéo à la demande sans intermédiaire, la TNT interactive paraît être la panacée attendue par les chaînes traditionnelles. Aucun intermédiaire n’est nécessaire, donc pas besoin de partager avec les opérateurs télécoms et les chaînes pourront également faire directement de la publicité segmentée sans signer d’accord avec Orange et consorts.

La TNT interactive, une solution encore trop peu accessible

Si quelques acteurs s’y sont essayés, notamment Salto et Arte qui ont pu transposer leur offre numérique sur des chaines classiques en avril dernier, pour une durée de 6 mois en guise de test, plusieurs restrictions existent. La première est simplement la norme utilisée : impossible d’accéder à ce type de service si votre téléviseur n’est pas compatible HbbTV (Hybrid Broadcast Broadband TV). Beaucoup auraient aimé que la dernière loi sur le piratage votée mercredi dernier impose les conditions pour développer les services interactifs, mais un amendement en ce sens a été retoqué par l’exécutif arguant que la disponibilité de services interactifs sur la TNT était limitée.

Une situation assez insolite qui rappelle un dilemme bien connu pour un connaisseur du sujet : “C’est la poule et l’oeuf : les chaînes n’ont pas trop avancé sur le dossier dans l’attente des fabricants, et ces derniers attendent de voir les services des chaînes”. Le problème est que sans un standard fixé, le marché des téléviseurs compatibles avec la TNT interactive serait alors trop réduit ou trop fragmenté. Michel Quinton, directeur des réseaux de diffusion de M6, déplore justement cette incertitude : ” un fabricant pourrait décider de changer du jour au lendemain sa technologie, rendant nos services illisibles. Il sera difficile pour nous de prendre le risque d’investir massivement dans ces services s’il n’existe pas de norme bien définie“.

La preuve réside d’ailleurs dans les tests réalisés pour Arte et Salto : si la plateforme gratuite de la cinquième chaîne a plutôt bien fonctionné, celle de Salto a été plus mitigée et dû à la protection des programmes inhérente au service de SVOD payant, “sur une soixantaine de téléviseurs testés, seuls une petite dizaine a fonctionné“, raconte Thomas Follin, directeur général de la plateforme.

Un premier pas mais un cadre entre trop fragile

Un label “Prêt pour la TNT de nouvelle génération” pour les postes de télévision a été créé, mais la définition de ce dernier reste flou. Il touche les téléviseurs en ultra-HD qui permettent aussi le traitement de données interactives des programmes, mais “le label à lui seul n’est pas suffisant : il faut qu’il soit obligatoire avec des spécifications techniques communes aux éditeurs et fabricants, dans le cadre de la norme HbbTV” insiste Thomas Follin.

Si quelques acteurs aimeraient que le CSA s’en mêle, “la loi ne permet pas au régulateur d’imposer une norme d’interopérabilité”, explique Juliette Théry. La balle est dans le camp des chaînes et des fabricants pour définir les normes du label. Et cela pourrait s’avérer difficile, puisque pour un géant comme Samsung ou LG, instaurer une technologie commune avec des petites chaînes françaises représente peu d’intérêt face à celui de signer des contrats mondiaux avec Netflix et consorts.

L’Alliance Française des Industries du Numérique (Afnum), qui regroupe les principales marques de téléviseurs, s’est d’ailleurs opposée à la proposition d’amendement visant à imposer le standard. « Le standard HbbTV évolue tout le temps, il n’y a aucune raison de le figer dans la loi », plaide la déléguée générale de l’Alliance, Stella Morabito. Samsung estime “bien plus efficace que la réglementation de se concentrer sur la création d’un écosystème viable, où les diffuseurs fournissent des applications et des services HbbTV convaincants attendus par les consommateurs qui achèteront ensuite des téléviseurs pour accéder à ces services“. Les premiers tests ayant causé des bugs provoquant des pannes de téléviseurs et déclenchant des appels aux services après-vente, cette TNT interactive peine donc à convaincre les fabricants.

Les opérateurs télécoms pourraient y perdre beaucoup

Quant à Orange, Free, SFR et Bouygues Telecom : le concept représente un potentiel manque à gagner important. “Ils n’ont pas intérêt à voir se créer une offre alternative à la box, avec des services proches” résume un spécialiste.

D’autant plus que les discussions entre opérateurs étaient encore tendus il y’a quelques années, où de nombreux conflits émergeaient entre les telcos et les chaînes pour que celles ci soient rémunérées pour leurs contenus et services sur les box. Ce conflit avait d’ailleurs été porté assez loin lorsque Orange et Free s’étaient tous deux opposés fermement à Altice pour la rémunération des chaînes BFM TV et RMC, avec un bras de fer ayant résulté d’un court arrêt de la diffusion sur les box des deux opérateurs.

Source : Les Echos