Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : 350 chercheurs alertent sur des risques à trop se précipiter

Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : 350 chercheurs alertent sur des risques à trop se précipiter

Contrôler l’âge des internautes pour accéder aux réseaux sociaux pourrait créer de nouveaux risques pour la vie privée. C’est l’avertissement lancé par plus de 350 chercheurs qui demandent un moratoire sur ces technologies.

Alors que plusieurs pays, dont la France, souhaitent restreindre l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, plus de 350 chercheurs et spécialistes du numérique tirent la sonnette d’alarme. Dans une lettre ouverte publiée le 2 mars, ces universitaires issus d’une trentaine de pays appellent à suspendre les projets de vérification d’âge en ligne tant que leurs conséquences sur la vie privée et la sécurité numérique n’auront pas été clairement évaluées.

Les signataires, chercheurs et professeurs travaillant notamment dans des institutions comme le Massachusetts Institute of Technology, le King’s College London ou encore l’École Polytechnique, évoquent leur « grande inquiétude » face aux différentes initiatives législatives. Selon eux, les dispositifs envisagés pourraient obliger l’ensemble des internautes, mineurs comme adultes, à prouver leur âge pour accéder à de nombreux services en ligne, qu’il s’agisse de réseaux sociaux, de messageries ou même de certains contenus d’information.

Des systèmes jugés risqués pour la vie privée

Dans leur lettre, les chercheurs pointent notamment les risques liés aux architectures techniques utilisées pour vérifier l’âge des internautes. Ils expliquent que certaines solutions ne garantissent pas réellement l’anonymat des utilisateurs.

Ils évoquent par exemple des systèmes qui « se contentent de s’assurer que des vérificateurs externes ne puissent pas relier les transactions entre elles, tout en laissant souvent l’autorité centrale conserver une vision globale et complète de l’activité des utilisateurs ». Une approche très éloignée, selon eux, du sens traditionnel de la sécurité informatique, « où aucune entité, pas même l’autorité du système, ne devrait pouvoir relier les données entre elles ».

Sans cadre réglementaire strict, les chercheurs estiment que les organisations pourraient privilégier des solutions centralisées plus simples à déployer. Or cela créerait un point de vulnérabilité majeur. « Ce compromis crée un point unique de défaillance massif : si l’autorité centrale est piratée, contrainte par la justice ou agit de manière malveillante, le système supposé “privé” est entièrement exposé, transformant une exigence technique vague en catastrophe systémique pour la vie privée. »

Des bénéfices encore incertains

Au-delà des enjeux techniques, les chercheurs soulignent également l’absence de preuves scientifiques démontrant l’efficacité de ces mesures. « Le déploiement n’est pas justifié tant qu’il n’est pas démontré que les bénéfices dépassent largement les risques », écrivent-ils.

Ils ajoutent qu’« il n’existe aucune preuve scientifique permettant d’affirmer que l’interdiction d’accès aux services pour les mineurs aurait un effet positif sur leur santé mentale ou leur développement ». Selon eux, imposer une technologie ayant un impact aussi large sans en comprendre les conséquences pour la sécurité et la vie privée en ligne ne constitue pas une réponse proportionnée.

Étudier les impacts avant toute généralisation

Les signataires appellent donc à mener des analyses approfondies avant toute généralisation de ces dispositifs. « Si l’on veut réellement protéger les enfants comme les adultes contre les dangers en ligne, il est essentiel de mener une étude approfondie des risques et des conséquences des contrôles d’âge avant d’imposer cette technologie à l’échelle d’Internet. »

Ils citent notamment les expérimentations déjà mises en place au Royaume-Uni ou en Australie, estimant qu’elles devraient être étudiées de manière systématique afin d’évaluer leurs effets réels. Plutôt que de généraliser les contrôles d’âge, les chercheurs encouragent l’exploration d’approches alternatives. « Nous encourageons l’exploration de mesures alternatives, en particulier celles qui s’attaquent à la racine du problème », écrivent-ils.

Selon eux, une partie des risques auxquels les jeunes sont exposés provient des mécanismes de recommandation des plateformes. « Beaucoup des problèmes que les contrôles d’âge sont censés résoudre sont en réalité causés par les pratiques algorithmiques des réseaux sociaux », expliquent-ils, estimant qu’une régulation de ces mécanismes serait plus efficace.

Ils évoquent également d’autres pistes, comme le renforcement des outils permettant aux parents de limiter localement l’accès à certaines applications ou contenus, sans imposer un système de vérification d’âge généralisé à l’ensemble des internautes.

Cet article a été repris sur le site Univers FreeBox