L’avenir des box, le mobile, l’iPhone : Interview de Xavier Niel

L’avenir des box, le mobile, l’iPhone : Interview de Xavier Niel
L’ARCEP vient de publier sa revue trimestrielle « Les Cahiers de l’ARCEP ». Dans ce numéro est proposée une interview de Xavier Niel, le cofondateur de Free, que l’ARCEP nous a autorisé à vous livrer en intégralité
 
Quelles sont les tendances de fond qui vont marquer les prochaines années ? 
 
Sur le fixe, c’est assez simple : on raisonne dans une croissance sans fin des débits. Du coup, on voit arriver de nouveaux acteurs qui fabriquent des boitiers : le nouveau décodeur d’Apple, qui sort en fin d’année, la GoogleTV d’Android qui arrive prochainement, et les téléviseurs connectés. D’ici 15 à 20 ans, ces équipements auront fait disparaître le concept de box du marché français et il est vraisemblable que la télévision devienne un bien de consommation quasi « jetable ».
Parallèlement, il est tout aussi évident qu’on continuera à s’abonner à un opérateur pour accéder aux services et contenus fournis par ces boîtiers. 
 
Et sur le mobile ?
 
C’est plus compliqué que sur le fixe car on a une capacité finie – le spectre – qui ne dépend pas des acteurs et qui ne correspond pas non plus à l’usage que souhaitent en faire les consommateurs. Actuellement, il n’y a pas encore de bonnes raisons de voir les trafics mobiles exploser, mais ça viendra avec des applications encore inconnues aujourd’hui. Cela dit, l’usage data en mobilité ne sera jamais aussi fort qu’en fixe – les terminaux ont des écrans plus petits qui ne nécessitent pas la même résolution. Mais l’absence de solution pour broadcaster les flux vidéo, qui condamne les opérateurs à l’envoi d’un flux partagé par la totalité des consommateurs, reste un problème majeur.
 
Quels seront les nouveaux usages dans le mobile ?
 
L’idéal, c’est d’avoir des applications qui marchent partout et le meilleur endroit pour ça, c’est internet qui rend le produit accessible de partout, sur tout réseau et sur tout support. Les modèles propriétaires d’aujourd’hui auront besoin de converger et la convergence naturelle, c’est le web ! Ce besoin de convergence de format est l’intérêt de tous, pour éviter des problèmes de position dominante et des condamnations. 
 
Le problème de la numérisation de l’usage, c’est qu’elle crée des marques mondiales fortes. Je crois que nous n’éviterons pas la domination de trois ou quatre produits uniques mondialement très forts. Nous n’avons pas de moteurs de recherche nationaux forts comme Google, ni de eBay national fort non plus, et quand ils existent, ces services sont revendus très cher aux premiers qui deviennent des acteurs mondiaux colossaux très riches. Mais c’est le devenir économique ! Il y a dix ans, le monde était fini et Microsoft dominait tout le monde.
Aujourd’hui, Apple et Google se portent plutôt bien, et d’autres, comme Linux, progressent doucement, mais sûrement… L’acteur dominant d’un jour n’est plus le même le lendemain.
Mondialisation et dématérialisation ont revisité l’économie. Les positions dominantes qui existaient pays par pays deviennent mondiales ! 
 
Comment le marché mobile évolue-t-il ? 
 
On tend vers une forfaitisation et une simplification des offres. On le disait déjà il y a quelques années et on paraissait ridicules. Il faudra toutefois résoudre un problème : sur le marché français, on a offert la data – chère à produire – et on a vendu cher la voix – gratuite à produire -, ce qui est catastrophique. Un beau matin, les opérateurs mobiles devront revenir en arrière. C’est d’ailleurs ce qu’ils font un peu partout dans le monde en créant une référence de marché avec des forfaits, globalement illimités, entre 100$ et 100€. Mais dépenser l’équivalent d’un mois de SMIC chaque année pour de la data et du téléphone illimité, ça reste un prix pas très grand public !
Dans tout ça, qu’est-ce qui est bénéfique pour le consommateur ? Prenez un produit comme l’iPhone : il est révolutionnaire en lui-même, mais il ne l’est pas par son prix, ni par son mode de distribution. L’iPhone ne touchera que 5 à 10% de la population mondiale, car ce n’est pas un produit grand public. Or, un opérateur a besoin de toucher toutes les couches de la population. Il a plusieurs moyens de le faire : soit en segmentant les offres pour extraire le maximum d’argent aux consommateurs, soit en estimant que, globalement, il y a un prix « juste », un prix de marché dans lequel il inclut tout, et il rend cette offre unique disponible pour tout le monde. Le plus important, finalement, c’est d’être capable d’amener le progrès à tout un chacun, et de partager cette valeur en trois, entre ceux qui la créent – les salariés de l’entreprise les consommateurs et l’investissement. 
 
Voyez-vous des ruptures dans les modèles économiques ? 
 
Globalement, sur le mobile, on constate un basculement vers les vendeurs de terminaux. Aucun opérateur n’est capable d’inventer un équipement aussi attractif pour le grand public qu’un terminal Apple ou Androïd. Ils n’ont ni l’expérience, ni la masse critique, ni le marché. 
 
Sur le fixe comme sur le mobile, la révolution viendra de ceux qui seront capables d’inventer des terminaux disruptifs comme l’iPhone, et de les vendre directement sans passer par l’opérateur, tout en se faisant rémunérer pour reprendre une petite marge sur la vente de l’abonnement. Les opérateurs deviennent des vendeurs de tuyaux, ce qui n’est pas très attirant, mais, après tout, c’est leur métier. Ils resteront protégés des incursions dans leur business par les investissements capitalistiques, très lourds, qu’ils doivent faire. Les opérateurs ont une autre vraie chance : ils sont présents dans tous les foyers. Bref, ils resteront incontournables