Alors que Bouygues Telecom, Free et Orange défendent leur projet de rachat de SFR au nom des investissements futurs et de la solidité du secteur, une autre lecture émerge. Pour Sébastien Soriano, ancien président de l’Arcep, cette opération pourrait surtout créer un important gain financier pour les actionnaires des trois groupes. Un jackpot qui, selon lui, devrait s’accompagner de contreparties au bénéfice du pays.
Le rachat annoncé de SFR pour 20,35 milliards d’euros continue de faire réagir bien au-delà du secteur des télécoms. Après les interrogations de l’Autorité de la concurrence sur les risques pour les prix et l’emploi, Sébastien Soriano, ancien président de l’Arcep entre 2015 et 2021, appelle à regarder une autre dimension du dossier : la valeur créée par la disparition d’un concurrent.
Interrogé par Le Nouvel Obs, il rappelle d’abord que le marché français des télécoms est aujourd’hui dans une situation assez unique en Europe. « La France est ainsi devenue un vrai paradis pour les télécoms », affirme-t-il. Selon lui, cette réussite repose sur un équilibre entre forte concurrence, prix bas et investissements massifs dans les infrastructures.
L’ancien régulateur souligne que les opérateurs ont investi environ 120 milliards d’euros dans les réseaux fixes et mobiles au cours des dix dernières années, tout en maintenant des tarifs parmi les plus faibles d’Europe. « Les consommateurs grâce aux prix bas, et le pays grâce à de bonnes infrastructures. C’était sans doute moins positif pour les actionnaires des réseaux », résume-t-il.
C’est précisément sur ce point que son analyse diverge de celle avancée par les opérateurs. Là où Bouygues Telecom, Orange et Free mettent en avant la nécessité de renforcer leur capacité d’investissement, Sébastien Soriano estime que le principal bénéficiaire économique du passage de quatre à trois acteurs pourrait être ailleurs.
« Les actionnaires vont créer de la valeur en éliminant l’un d’entre eux. On peut estimer que le gain financier pour eux se situera entre 5 et 10 milliards d’euros », avance-t-il.
Selon lui, cette création de valeur ne devrait pas être ignorée au moment où les autorités examineront le dossier. L’ancien président de l’Arcep ne demande pas nécessairement de bloquer l’opération mais estime qu’elle pourrait servir un objectif plus large.
« Nous pouvons essayer de profiter de cette acquisition pour demander des contreparties aux trois opérateurs restants », explique-t-il.
Pour Sébastien Soriano, ces contreparties pourraient prendre la forme d’un effort massif en faveur de la souveraineté numérique française. Il évoque notamment le financement d’infrastructures capables de réduire la dépendance aux acteurs technologiques américains.
« Pourquoi ne pas créer un fonds de 50 milliards d’euros qui investirait dans le cloud ou dans l’IA, qui nous aiderait à relever nos défis numériques ? », propose-t-il.
L’ancien régulateur considère que le véritable enjeu dépasse désormais le seul marché télécom. « Le défi du pays, c’est donc trouver la souveraineté numérique », insiste-t-il, évoquant le poids croissant des services numériques étrangers dans l’économie française.
Sébastien Soriano reste toutefois prudent sur l’issue du dossier. Sans appeler à un refus automatique, il rappelle qu’un marché à trois opérateurs sera nécessairement différent de celui que connaît aujourd’hui la France. « Le marché à trois sera moins dynamique que le marché à quatre », prévient-il.
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