Point de vue: l’affaire Free-Dailymotion

Le site écrans publie une interview de Benjamin Bayart, président de FDN, le plus vieux fournisseur d’accès Internet français. Pour lui, l’internet décentralisé est en danger et tendrait à se rapprocher du modèle du minitel. Il revient sur l’affaire entre autre sur l’affaire Free-Dailymotion, qui serait symptomatique des prix trop bas pratiqués dans l’ADSL. Extraits :

Dans votre conférence, vous revenez sur une affaire peu médiatisée entre Free et Dailymotion en 2006…
A l’époque, Free avait une politique très ouverte de peering. Le peering étant un échange de trafic entre deux réseaux par un point de connexion commun. Ce type d’accord est généralement gratuit. Free échangeait donc avec n’importe qui se présentait « dans la même salle » qu’eux et avait du trafic à échanger. Vers 2003-4, ils ont commencé à arrêter, officiellement pour des raisons techniques. C’est-à-dire qu’ils en avaient marre de gérer du peering avec des tout petits réseaux. Car mine de rien quand il y a le point de peering qui tombe en panne, il y a une alarme qui se déclenche et quelqu’un qui doit se lever la nuit pour regarder si c’est grave ou pas. Et puis, ils en sont venus à faire comme les autres grands opérateurs. A dire : pour échanger du trafic, il faut que tu fasses au moins telle taille.
« Il ne transporte pas à l’œil, il est payé par ses abonnés pour ça ! »

Pourtant Dailymotion rentrait dans les critères ?

Oui. Mais Free n’avait pas envie d’assurer cette qualité de service pour que ses abonnés puissent aller voir ce site-là en particulier qui pompe beaucoup de débit. Et donc, il a décidé d’arrêter de transporter le trafic de Dailymotion s’ils ne payaient pas. C’est une forme de prise en otage qui jusqu’ici ne se faisait pas. Free l’a fait. Et ça c’est vu, car une partie de la négociation a été résolue au grand jour. Sur une mailing-list, le directeur technique de Free [Rani Assaf, ndlr] est venu expliquer pourquoi ils en avaient marre de transporter à l’œil une masse de données. Ce qui est un point de vue complètement faux. Il ne transporte pas à l’œil, il est payé par ses abonnés pour ça !

Tout le monde cherche à être payé par les deux bouts ?
Oui, et c’est lié à une erreur relativement grossière dans le modèle économique. Ca coûte combien un mégabit ? Certaines publicités proposent « 30 mégas à 20 euros », ça fait 1,50 euros. Numéricable a fait une offre de 100 mégas à 20 euros, ça fait vingt centimes. Donc un mégabit, ça vaut entre 20 centimes et 1,50 euros selon les marques. De mon côté, je sais que le mégabit, même acheté en très gros volumes, ça se vend environ 4-5 euros. Je ne vois pas comment on peut acheter quelque chose 4 ou 5 euros, et le vendre 20 centimes.

En fait, on a considéré que les gens n’utiliseraient pas leur connexion Internet au maximum tout le temps. Ca relève du bon sens. Et donc ils ont ponctionné mais en faisant une hypothèse de consommation qui est à peu près ce qu’on constatait en 2001-2002.

Or le prix de vente n’augmente pas car le marché est serré. Donc les opérateurs continuent à vendre au même prix, le coût de fabrication augmente, et les marges qui étaient dangereusement faibles risquent de devenir négatives. Ils doivent donc chercher des ressources ailleurs. Par exemple en vendant un anti-virus à cinq euros par mois, alors qu’il vaut 40 euros dans le commerce. Ou en allant taper dans les revenus des gens qui vivent sur la publicité.

Résultat ?
Dailymotion paye ! En fait, ils avaient deux solutions. Soit ils acceptaient, soit ils payaient la bande passante chez Free, ce qui aurait couté beaucoup plus que ce que leur demandait Free. Et quand France Télécom a menacé de faire pareil, Dailymotion a payé. Et quand Neuf a dit moi aussi, idem. C’est une question de rapport de force.

YouTube paye également ?

Si Free essayait de le faire avec Google, Google exploserait de rire, et dirait « c’est très simple, tu vas disparaître du réseau ». Ils ne se le permettent qu’avec ceux qui sont suffisamment gros pour consommer de la bande passante, mais suffisamment petits pour qu’on puisse marcher dessus.

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