Canal+ pose son ultimatum au cinéma français, devenir une plateforme ne lui fait pas peur

Canal+ pose son ultimatum au cinéma français, devenir une plateforme ne lui fait pas peur

Pour le patron de Canal+ Maxime Saada, “le cinéma français court tout droit à la catastrophe“. En se tournant vers de nouveaux partenaires, le secteur du grand écran veut réaliser un miracle, au détriment de ses partenaires historiques, affirme-t-il.

La recherche de nouveaux financements pour le cinéma français pourrait bien causer sa perte d’après Canal+.  Dans une interview pour Le Figaro, son patron pose ses conditions pour que l’intégration de Netflix, Prime Video ou Disney+ dans la boucle ne se fasse pas au détriment de la chaîne cryptée, partenaire historique du secteur. Et il l’affirme : abandonner la TNT et le modèle de financement actuel si ses demandes ne sont pas acceptées ne serait pas un problème.

Il remet surtout en cause la réduction du délai imposé par la chronologie des médias aux plateformes, passant de 36 mois à 12 mois. Les services de SVOD “vont retrouver la place qu’occupait Canal+ avant 2018 et pour laquelle nous payions 200 millions d’euros annuellement “, déplore Maxime Saada, qui juge les 50 à 60 millions d’euros demandés aux plateformes en cumulé dérisoires “alors même que Netflix, Amazon et Disney+ comptent près de quatre fois plus d’abonnés en France” que Canal+. Il craint ainsi un déséquilibre pour les acteurs en place, investissant “plus de 300 millions d’euros au total” et la perte de leur différenciation.

Des conditions claires

La chaîne cryptée veut “que le cinéma mesure les impacts qu’aura une telle réforme pour ses partenaires historiques et en tire les conséquences pour les préserver“. Maxime Saada l’affirme : le but n’est pas de remettre en question les concessions faites à Netflix, mais de revoir à la hausse les avantages de Canal+. Si ces derniers ne sont plus assez attractifs, “il n’y aura plus de raison pour notre groupe d’investir autant dans ce domaine“.  Ainsi, la demande est claire : “si les plateformes sont en mesure de proposer des films 12 mois après leur sortie en salle, le seul schéma viable pour Canal+ serait de diffuser les films dès la fin de leur exploitation, soit 3 à 4 mois après leur sortie“, contre 6 à 8 mois actuellement.

Pour Maxime Saada, cette mesure ne menacerait pas les salles de cinéma particulièrement éprouvées par la crise sanitaire et venant à peine de rouvrir. L’attachement des Français à la séance ciné reste fort d’après lui, et le fait que 5 millions d’abonnés à Canal+ soient en mesure de voir les films 3 ou 4 mois après leur sortie ne nuira pas forcément à “la force d’attraction des salles“.

Canal+ prêt à faire cavalier seul

Déterminée, la filiale de Vivendi affirme être bien moins dépendante du cinéma français. “Canal+ s’est adapté, réformé, a baissé ses prix d’accès, et renforcé son modèle généraliste en diversifiant son offre avec Disney+ ou avec des droits tels que la Formule 1, le MotoGP, et bientôt la Ligue des champions” explique Maxime Saada. “J’observe que sur les 20 contenus les plus regardés sur notre application MyCanal en 2020, il n’y a qu’un film français, contre 5 films américains et 14 séries” enchaîne-t-il. Le septième art doit, comme le football français, “se poser la question de son attractivité” assène le patron de la chaîne cryptée, en rappelant que d’après le CNC “les moins de 25 ans ne voient aujourd’hui que 4 films par an, contre 8 il y a 10 ans […] Or conquérir le public jeune est une priorité pour Canal+“. Il n’hésite pas à faire planer le risque d’une adoption du modèle des plateformes, investissant sur les séries “qui monopolisent l’attention des jeunes“, notamment en abandonnant la TNT.

Cette perspective n’effraie pas Canal+ du tout. “Migrer moins de 400 000 abonnés TNT vers d’autres modes de diffusion n’est pas un grand défi opérationnel. Dans le passé, nous avons réalisé la migration d’1,5 million abonnés TPS vers CanalSat, et de plus de 2 millions abonnés analogiques vers le numérique” explique son PDG. D’autant plus que cette solution ferait réduire de moitié, voire plus, ses obligations de financement. Si cet ultimatum peut être vu d’un mauvais oeil à l’heure où le secteur est en pleine crise, Maxime Saada le répète : “Canal+ aime le cinéma, mais nous n’irons pas jusqu’à faire des choix absurdes si le système dans son ensemble perd toute rationalité.” Pour lui, “l’alliance du coeur et de la raison est encore possible“.