Piratage sportif : cet acteur de l’internet français menace de quitter le pays face à une amende de 580 000€ par jour
Le résolveur DNS Quad9 refuse de bloquer des sites diffusant illégalement des matchs de tennis en France et pourrait finir par couper son service aux internautes français. À l’origine du bras de fer, une procédure engagée par beIN Sports, qui réclame jusqu’à 580 000 euros d’astreinte par jour. Le tribunal judiciaire de Paris doit trancher d’ici la fin du mois d’octobre.
La lutte contre le piratage sportif se heurte à un nouvel obstacle. Quad9, un résolveur DNS gratuit qui met notamment en avant la confidentialité et la sécurité des internautes, refuse d’appliquer une ordonnance de blocage visant des sites diffusant illégalement des matchs du circuit WTA. La fondation suisse assume sa position et envisage désormais de quitter la France si la justice lui impose de s’exécuter sous peine de sanctions financières.
L’affaire remonte au 13 mai 2026. À la demande de beIN Sports, le tribunal judiciaire de Paris avait ordonné à plusieurs acteurs, dont Google, DNS4EU et Quad9, de bloquer l’accès depuis la France à des sites diffusant illégalement des rencontres de tennis. La liste initiale de six noms de domaine a ensuite été élargie à 58.
Mais plusieurs mois après cette décision, Quad9 n’a procédé à aucun blocage. Pour la fondation, le problème est avant tout technique : son service ne dispose pas d’un moyen fiable de déterminer si une requête provient réellement d’un internaute situé en France.
beIN Sports réclame jusqu’à 580 000 € par jour
Dès le début de la procédure, beIN Sports avait demandé une astreinte de 2 000 euros par jour et par nom de domaine non bloqué. Le tribunal avait alors écarté cette demande, estimant notamment que Quad9 n’avait pas manifesté d’intention de désobéir à l’ordonnance. Les juges avaient toutefois laissé la possibilité aux parties de revenir devant eux en cas de difficulté d’exécution.
La chaîne sportive a depuis relancé la procédure en réclamant une sanction bien plus lourde. Selon Quad9, elle demande désormais 10 000 euros par jour et par domaine, soit un total potentiel de 580 000 euros quotidiens pour les 58 adresses concernées.
Les parties ont été entendues début octobre. Si les juges font droit à cette demande, les sommes pourraient rapidement atteindre plusieurs millions d’euros en quelques jours. beIN Sports n’a pas souhaité commenter cette procédure en cours auprès de TorrentFreak.
Quad9 estime impossible de cibler uniquement les internautes français
Le cœur du désaccord porte sur la possibilité de limiter le blocage au territoire français. Un résolveur DNS traduit les noms de domaine saisis par les internautes en adresses IP permettant de joindre les serveurs correspondants. Il peut ainsi empêcher l’accès à certains sites en refusant de résoudre leurs noms de domaine.
Mais Quad9 explique ne pas conserver de données permettant de localiser précisément ses utilisateurs. Pour distinguer les internautes français des autres, la fondation devrait notamment s’appuyer sur des bases de données tierces associant les adresses IP à une localisation géographique. Or, ces informations peuvent être incomplètes ou erronées.
La fondation estime donc ne pas pouvoir déterminer de manière suffisamment fiable quels utilisateurs doivent être concernés par l’ordonnance. Elle soutient qu’un blocage géographique pourrait entraîner des erreurs et de nouvelles sanctions.
De leur côté, les juges avaient estimé en mai que les acteurs concernés n’avaient pas démontré l’impossibilité technique d’un blocage limité à la France, ni les coûts qu’il entraînerait. Le désaccord doit désormais être tranché par le tribunal. Si la justice donne raison à beIN Sports, Quad9 estime se retrouver face à trois possibilités, toutes problématiques à ses yeux. La première serait de tenter de bloquer les sites uniquement pour les internautes français. Mais la fondation redoute que les erreurs de géolocalisation l’exposent à de nouvelles astreintes. La deuxième consisterait à bloquer les domaines partout dans le monde, au risque d’étendre les effets d’une décision française à des utilisateurs étrangers qui ne sont pas concernés par celle-ci.
Quad9 a déjà été confronté à une situation comparable en Allemagne en 2023, dans une affaire impliquant Sony Music. La fondation avait alors accepté un blocage mondial à titre provisoire, avant de remporter son appel quelques mois plus tard. Elle indique examiner chaque dossier séparément. La troisième possibilité serait de cesser de fournir son service aux internautes français. C’est la voie empruntée par Cisco, qui avait interrompu son service OpenDNS en France en juin 2024 après une injonction de blocage obtenue par Canal+. La décision finale reviendra au conseil de fondation de Quad9. Celui-ci devra arbitrer entre le respect des obligations judiciaires et la défense de ses principes en matière de confidentialité, de sécurité et de stabilité d’Internet.